Mes 2 semaines à Sudbury Valley School

Voyage au cœur d’un lieu où les enfants sont indépendants

Je suis installé en face du fameux étang, que je prends aussitôt en photo. C’est un endroit mythique à mes yeux, où il s’est passé quelque chose de totalement exceptionnel dans les années 80, et qui bouleversera ma propre vie 30 ans plus tard. Ici même, un enfant est tombé amoureux de la pêche à 10 ans, si bien que c’était la seule activité qu’il souhaitait faire à l’école, tout au long de la journée. Il n’a étudié aucunes matières scolaires, et on l’a laissé vivre sa vie ainsi, aussi longtemps qu’il le voulait. Chiche ! Et il a fait ça pendant 5 années d’affilée. A 16 ans, il tombe amoureux des ordinateurs. A 17 ans, il ouvre une boutique de vente de matériel informatique avec des copains et il gagne pas mal d’argent. A 18 ans, il se lance dans des études universitaires en informatique et il est embauché comme expert chez Honeywell. On m’a raconté cette histoire il y a 3 ans, alors que je démarrais une carrière de prof. Cette histoire m’a totalement bouleversé, et plus j’apprenais de choses au sujet de cette école, plus j’étais convaincu que l’approche éducative ultime consistait à laisser les enfants vivre leur vie dans un cadre qui garantissait tout simplement leur liberté et leur sécurité.

J’observe des petits enfants en train de pêcher aujourd’hui dans ce même étang, et toute l’histoire défile dans ma tête à nouveau. Daniel Greenberg écrit l’histoire du pêcheur monomaniaque dans son livre « Free at Last » dans les années 90. John Donaldson, que je rencontre chez mon ami Shanjoy Malkani en 2012, me raconte cette histoire du pêcheur. Elle ne me quitte plus alors que je traverse 2 années d’enseignement à Paris puis à Madrid, durant lesquelles j’essaie d’apporter de l’innovation pédagogique à l’intérieur du système. Au final, je laisse tomber l’idée même d’enseigner et je laisse les élèves étudier à leur rythme, en me mettant à disposition comme ressource. Puis le système tout entier (programmes, emploi du temps, classes d’âges) me parait totalement absurde et me met de plus en plus en colère. Je lis Summerhill de A.S. Neill, je participe à la conférence EUDEC en été 2014 à Copenhague, je lis Tipping Point de Malcolm Gladwell, et là, c’est clair, je dois monter une école démocratique. Puis je visionne le film Être et Devenir de Clara Bellar, je discute longuement avec Peter Hartkamp (fondateur d’une école Sudbury en Hollande) et là, c’est clair, mon école démocratique sera de type Sudbury. En mars, l’équipe est constituée. En août, à la dernière minute, on trouve enfin des locaux, et l’Ecole Dynamique démarre. Tout cela s’est passé à une vitesse hallucinante, et plusieurs miracles ont marqué la vie de ce projet, le plus grand de tous étant l’arrivée de mes nouveaux collègues, qui sont des personnes exceptionnelles d’humanité et de professionnalisme. Assis face à cet étang, je me sens reconnaissant envers de pêcheur et les conséquences de sa vie sur la mienne, ce déclic majeur qu’il a provoqué chez moi, à l’époque une âme perdue qui cherchait le sens de sa vie. Je pense qu’il n’y a pas de bonheur plus grand que d’avoir trouvé un sens à sa vie. Je n’ai plus peur. Je suis libre, affranchi de toute attente. Je peux maintenant vivre dans le moment ; dans une présence totale, consciente et intense au quotidien.

Daniel et Hanna Greenberg ont fondé cette école, la Sudbury Valley School (SVS), en 1968, ce lieu exceptionnel où les enfants sont des personnes totalement indépendantes et responsables d’elles-mêmes, sans qu’aucune suggestion ne leur soit donnée de ce qu’ils pourraient faire de leur journée et de leur vie. Du coup, un enfant pourrait en théorie faire uniquement de la pêche pendant 5 ans d’affilée, et ce n’est même pas de la théorie vu que c’est déjà arrivé !

La particularité de SVS est de n’embaucher aucun enseignant et de ne proposer aucune matière scolaire ou activité quelconque, de sorte que les membres de l’école impulsent leurs activités par pure motivation intrinsèque et non par respect envers une proposition subtilement induite par des représentants du système, du monde adulte ou d’une quelconque « norme ». Cela reste le cas à Summerhill, par exemple, et de la majorité des écoles se proclamant démocratiques. Ces écoles ont un emploi du temps organisé par matières, avec des enseignants rémunérés par les frais de scolarité, qui attendent les enfants qui voudront bien venir. Les enfants sont donc assez clairement encouragés par la culture établie d’assister à des cours après avoir « décompressé » pendant quelques années. Dans ces autres écoles, les enfants vont assister à des leçons pas « libre choix ». Je n’y crois pas, car j’ai vu Sudbury Valley, où des cours ne sont pas proposés, et où les jeunes ne demandent pas qu’on en organise, car cela ne les intéresse pas intrinsèquement. A Summerhill, je pense qu’ils vont en cours par confort, car obéir et se conformer au système, c’est quelque part se protéger, et pouvoir dire plus tard qu’on a fait ce qu’il fallait, ce qui est attendu. A Sudbury, les enfants traversent un parcours bien plus difficile, car il n’y a aucune indication de ce qu’ils sont supposés faire, et c’est à chacun d’entre eux d’inventer leur propre définition des mots vivre et apprendre. Et pour quasiment 100% d’entre eux, l’équation apprendre = suivre des cours est d’une absurdité totale. Ils apprennent tout le temps, en vivant leur vie pleinement et intensément, en interagissant avec les autres, en se consacrant à fond à leurs centres d’intérêts.

A Sudbury, aucune personne ne surveille ce que font les enfants, les guide, les accompagne ou quoi que ce soit qui serait différent d’une honnête relation d’amitié, d’égal à égal, si cette relation a éventuellement lieu. Dans cette école, un membre pourrait même traverser toute sa scolarité sans interagir avec un adulte, et c’est d’ailleurs déjà arrivé par le passé. On peut utiliser autant de mots qu’on veut pour tenter d’expliquer cet aspect de l’école, et malgré cela, un non-initié a du mal à y croire vu à quel point SVS se situe à l’extrême opposé de toutes les conventions et même de toutes les autres alternatives éducatives où l’on cajole gentiment les enfants vers les apprentissages proposés par le système conventionnel (type Montessori, Summerhill, et même la majorité de ceux qui se disent « unschoolers »). Je compte sur vous à présent pour faire de votre mieux pour visualiser cette culture alternative. Oui, c’est vraiment comme cela que ça se passe dans une école Sudbury. Personne n’entretient d’attente éducative vis-à-vis de qui que ce soit d’autre. Chacun vit sa vie. Point.

Aussi, contrairement aux autres « écoles progressistes et expérimentales » des années 60 aux USA dont la plupart ont échoué, celle-ci doit sa pérennité à une culture bien établie de fermeté rigoureuse et systématique à l’encontre de tout comportement qui nuirait à l’intégrité ou au climat de l’école, et au respect du droit fondamental de chaque individu, quel que soit son âge, de pratiquer sereinement sa vie d’être humain indépendant. L’autorité garantissant le maintien de ce climat est une organisation par démocratie directe où chacun jouit d’une part égale du pouvoir selon un système 1 personne = 1 voix afin de voter les modifications au règlement intérieur. Tous les membres jouissent aussi de leur part de pouvoir sur tout ce qui concerne la gestion de leur école (le budget, le recrutement du personnel, etc.).

Une personne découvrant cette culture serait surprise de voir à quel point les membres de tous les âges respectent pro-activement les règles et la procédure judiciaire lorsqu’ils sont accusés de transgressions (leur Conseil de Justice traite en général entre 2 à 12 cas par jour, dans cette petite communauté de 170 membres). Les écoles miliaires, confessionnelles ou traditionnalistes peinent à établir une certaine « utopie morale » de manière ultra-autoritaire, selon des règles établies de manière autocratiques. Ici, à SVS, un ordre moral voulu « pour le peuple » est effectivement établi, et ce de manière proactive, « par le peuple ». Les membres transgressent régulièrement des règles, et ils acceptent respectueusement les conséquences de leurs actes, sous forme de sanctions votées par un jury de 8 personnes de tous les âges représentant « le peuple », dont les membres changent tous les mois.

J’ai vu des cas traités avec un grand sérieux, comme un membre suspecté d’avoir fumé de la drogue sur le campus, un membre ayant oublié de porter son casque en faisant du skateboard (alors que c’est une Loi de l’Etat du Massachussetts), ou un conflit entre 2 filles qui dégénère régulièrement et continue en crescendo depuis le début de l’année. D’autres cas se finissent en fou-rire généralisé, comme celui d’une fille de 5 ans qui a impulsivement plongé la tête d’un camarade dans une poubelle. J’ai assisté tous les jours, pendant deux semaines, au déroulement de ce Conseil de Justice (entre 30 min et 2h30 chaque jour) et j’ai été impressionné par le professionnalisme et la bienveillance des deux jeunes filles (16 et 17 ans) chargées de gérer tout le processus ce mois-ci. Le jury de 8 ne comprend qu’un membre du personnel qui change chaque jour, qui donne son avis comme tout le monde, et dont l’expérience est appréciée, mais les jeunes n’hésitent pas à lui apporter leurs objections lorsqu’ils ne sont pas d’accord. A l’Ecole Dynamique, avec 2 mois d’Histoire, nous ne sommes pas encore arrivés au stade où les jeunes pourraient être totalement responsables de la gestion de notre Conseil de Justice, mais j’espère et je sens que nous serons prêts pour un tel niveau d’autonomie en janvier.

Je vais vous raconter la conclusion qui m’est venue à l’esprit suite à deux semaines d’immersion dans cette école, que je rêvais de découvrir depuis un certain temps. J’ai beaucoup lu à son sujet, j’ai visité une école similaire en Belgique pendant une semaine, et j’ai moi-même fondé l’Ecole Dynamique qui s’inspire de SVS. A l’issue de ce voyage, ma pensée ultime est la suivante, et je le dis et je le confirme haut et clair : si c’était à refaire, j’échangerais sans hésiter mes 12 années d’éducation secondaire et supérieure (l’Ecole Jeanine Manuel, Cornell University et l’Ecole Centrale Paris) contre une seule année à l’école Sudbury Valley. Elle m’aurait permis d’évoluer jour après jour vers l’excellence intellectuelle et humaine, contrairement à ces 12 années où l’on m’a entraîné à mon insu vers un avenir dont je n’ai jamais voulu. A Sudbury, je pense que chaque individu y trouverait son compte à sa manière, mais pour moi en particulier, c’est du fait de ma soif particulière pour mon développement intellectuel. J’ai connu les deux systèmes dans ma vie (l’école dirigée par des enseignants et l’école dirigée par moi-même), et « l’école moi-même » a été une expérience infiniment plus enrichissante que « l’école des enseignants ».

Une expérience que je n’avais pas encore connue jusqu’ici était de partager « l’école moi-même » avec une communauté de plus de 150 personnes de tous les âges, et ces deux semaines m’ont donné envie de poursuivre de nouvelles pistes de réflexion et d’étude, notamment les historiens décrivant la France sous Napoléon III, ou des philosophes et anthropologues tentant de percer les mystères des humains et de leurs organisations. Ici, j’ai pu avoir des conversations avec des jeunes de 15 à 81 ans qui partagent des centres d’intérêts similaires au miens, qui vivent aussi une expérience intensément intellectuelle et philosophique, ce qui fait d’eux des partenaires de jeu d’une grande valeur.

Au milieu de ma première semaine, il est à noter que je suis allé passer une soirée à Boston University pour rendre visite à l’un de mes cousins, où les conversations m’ont semblées caricaturales au point qu’on aurait pu croire à un concours de « celui qui dira la phrase la plus inutile de l’histoire de l’humanité ». Il s’agit pourtant d’une université prestigieuse, où on pourrait s’attendre à une ambiance plus digne et respectueuse de notre capital culturel accumulé depuis des milliers d’années. Le lendemain, j’étais bien content de revenir à SVS afin de poursuivre des conversations à valeur ajoutée. J’ai passé des heures assis dans le « main lounge » à discuter avec des jeunes, qui avaient une capacité d’écoute hyper aiguisée, très rarement vue à cet âge. Ils étaient tous drôles, créatifs, et construisaient des dialogues intenses, parfois étranges, dans lesquels chaque réplique apportait une richesse supplémentaire. Je restais des heures à observer ce théâtre de la vie se dérouler devant moi, et j’étais heureux d’y participer. Ils ont tellement le temps et l’espace pour se poser et discuter qu’ils sont passés maîtres dans l’art de la rencontre, le dialogue, l’éloquence, les relations interpersonnelles, l’empathie, la bienveillance… Bref, des compétences ultra essentielles qu’ils auraient difficilement acquises en subissant des heures d’ennui, assis derrière un pupitre à cocher des cases qu’il faut apparemment cocher. Pour quoi au final ?

J’ai aussi partagé des moments de rires et de délires créatifs avec des plus petits qui brillent de joie de vivre et d’intelligence. J’ai été par exemple attaqué par une tribu de chasseurs (5-6 ans), armés de flèches et de javelots imaginaires, et ils m’ont entraîné dans leur improvisation. On me pose souvent la question : « mais s’il n’y a pas d’enseignants, que font les enfants ? ». Je ne sais pas répondre autrement à cette question que « rien. Tout. Ils vivent leur vie ». Ils pratiquent bien sûr toutes sortes de conversations, d’arts, de sports, de jeux et de recherches. Ne feriez-vous pas de même ? N’êtes-vous pas un être humain naturellement curieux, comme tout le monde ? Je ne sais pas vous répondre autrement que d’imaginer vous-mêmes ce que vous feriez si on pouvait mettre de côté les contraintes financières, si vous aviez le choix de quitter votre travail, et si on vous accordait le plein pouvoir de faire de votre vie l’œuvre de votre choix. Que feriez-vous ? Vous iriez dans des cours ? Vous étudieriez des manuels scolaires ? J’imagine que non. Personne ne lit « librement » des manuels scolaires, à part pour accomplir un objectif précis qui passerait par l’absolue nécessité de le faire.

Je ne le souhaite à personne, mais dans l’hypothèse où par malheur, vous n’auriez pas confiance en votre capacité ou en celle de vos enfants d’être maître de leurs choix… Si vous pensez que nous dépendons d’enseignants pour choisir à notre place ce qu’on doit penser et faire de nos journées, alors cette école n’est pas pour vous. Cette école est faite pour des personnes qui sont conscientes de leur pouvoir, qui sont prêtes à faire confiance en leurs propres choix, et par extension, aux choix de leurs enfants. Des personnes qui sentent bien qu’elles sont les mieux placées pour décider de ce qu’elles font de leur vie.

Alors que nombreux auraient été prêts à parier qu’ils finiraient sans compétence, sans culture générale, sans capacité à s’intégrer au monde adulte, on voit bien avec 47 ans d’expérience que c’était un pari bien heureusement raté. Heureusement, on peut faire confiance en la capacité de tout être humain de s’adapter à son environnement quel qu’il soit, et de s’outiller pour y survivre. Les anciens de SVS « réussissent leur vie » et intègrent même les universités les plus prestigieuses du pays afin de poursuivre leurs centres d’intérêts jusqu’au plus haut niveau. Je les envie, moi qui me suis embarqué en toute inconscience de moi-même vers des études d’ingénieur, simplement car j’avais des bonnes notes en Maths et en Science, n’ayant jamais eu l’occasion d’explorer qui j’étais et ce qui m’intéressait réellement. Le fait que je gagnais 100 000€ par an à 26 ans dans une prestigieuse entreprise ne change rien au fait que j’étais totalement aliéné dans une vie qui ne m’appartenait pas, qu’il m’a fallu un saut de conscience philosophique pour m’évader d’une prison mentale bien fermement barricadée et m’affranchir de toutes sortes de peurs absurdes afin de tout simplement pouvoir vivre ma propre vie, telle que je l’entends.

A SVS, j’ai aussi rencontré des adultes qui pratiquent réellement le plus beau métier du monde : celui d’être libre. Le sens de leur vie est clair : faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que cette école vive et prospère aussi longtemps que possible. C’est à cela que se résume leur rôle dans cette communauté. Ils passent la plupart de leur temps au bureau, à s’occuper des admissions, des relations publiques, de la maintenance, etc. Tout ce qui est nécessaire pour faire fonctionner l’école, assurer son développement et sa pérennité. C’est un travail intense, qui n’a pas de début, de milieu ou de fin. C’est une succession d’instants présents, tous nécessaires pour que le long terme soit possible. A 81 ans, Daniel Greenberg me dit quelque chose que je ne suis pas prêt d’oublier : « tu as des insomnies ?… Ça ne m’étonne pas. Ça ne va pas s’arranger, tu sais ? Aussi, si tu penses un jour atteindre un « rythme de croisière », c’est illusoire, tu seras toujours une start-up. Malgré nos 47 années d’expériences, nous fonctionnons toujours comme une start-up. » Le ton est donné.

Je sais que cet article devient long à lire, mais j’ai tellement de choses à raconter… A mon de SVS, avec Marie, on s’est dit qu’il faut qu’on écrive un livre ensemble. C’est le premier conseil que m’ont donné Daniel et Hanna. « Ecrivez ! Il faut une immense quantité de mots pour expliquer ce qu’on fait, et même après des dizaines de milliers de mots, cela reste une entreprise vaine. La culture actuelle est trop fermée et le langage trop pauvre pour disposer d’un vocabulaire assez riche qui permettrait d’exprimer ce qu’on fait. » Je comprends pourquoi les adultes des écoles Sudbury sont tous aussi bavard. Il y a tant à dire, et ce n’est jamais assez. Il y a encore tant à raconter sur l’histoire de création de l’Ecole Dynamique, sur le Conseil d’Ecole et son Conseil de Justice absolument indispensables au fonctionnement d’une telle école, et encore quantité de choses… Mais je vais vous laisser vous reposer pour l’instant, et je poursuivrai plus tard ce bavardage sans fin.

 

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