Les enfants doivent-ils faire le ménage ? Une question plus complexe que ce qu’on pense…

Cet article est une réponse à cette question que Sophie Rabhi m’a envoyé :

Un membre de notre équipe pédagogique trouve que les tâches ménagères devraient être l’affaire des adultes. Les enfants rechignent à faire leurs tâches, les font « vite fait », fuient, et ne semblent pas très impliqués. Du coup, nous passons pas mal d’énergie à ramener chacun à sa tâche via les médiations (= CJ) et les mesures prises pour que ce soit fait (dernièrement décision de CE : obligation de signer un registre qui atteste qu’on a fait la tâche et si ce n’est pas fait 3 fois alors grand ménage d’une heure le vendredi soir…).  Cet adulte de l’équipe trouve ça en contradiction avec le fait que chacun peut choisir avec quoi il occupe ses journées…
Est-ce que pour toi c’est important que les membres participent aux tâches et pourquoi ?

—————————————-

Voici ma réponse :

Il n’y a aucune raison de principe qui amènerait à conclure que les jeunes membres doivent absolument faire le ménage. Tout ce qu’on sait à la base, c’est que le ménage doit être fait. Ensuite, pour réfléchir à « comment il doit être fait ? », le CE fera de son mieux pour trouver une solution satisfaisante pour la majorité du groupe, et cohérente, selon son interprétation, vis-à-vis des valeurs de l’école.

Dans un monde idéal de bisounours, il n’y aurait pas de règle obligeant qui que ce soit à une tâche de ménage. Ceux qui se sentent concernés et qui aiment faire le ménage y mettent volontairement du leur, et cela suffit à tenir le lieu propre à la hauteur des attentes d’une inspection possible d’hygiène et des usagers du lieu.

A l’école Dynamique, dans nos débuts, nous avons fait l’expérience de cela, et nous nous sommes rendus compte d’un certain épuisement de la minorité de volontaires (un mélange de staff et de jeunes). Il y avait une règle imposant à chacun une tâche, mais le système n’était pas encore suffisamment robuste à l’époque pour qu’elle soit vraiment appliquée dans les faits. Nous (cette minorité) avions presque tous envie de dédier notre temps à autre chose qu’à 1h de ménage voire plus par jour. Il y avait un sentiment partagé de sacrifice et d’injustice, ce qui nous a plutôt poussé à rendre le système de ménage plus robuste, plutôt qu’à vivre avec ce sentiment ad vitam. J’ai l’impression qu’à l’école, toute volonté d’améliorer les règles ou leur application a bien émané d’une volonté de rendre notre quotidien meilleur, de sorte à ce que chacun soit respecté dans la mesure du possible, et pas seulement pour une pure question de grands principes.

En conséquence, cette « minorité frustrée » pourrait proposer une diversité de choses au Conseil d’Ecole. J’en vois principalement 2, sachant qu’on est d’accord que la solution de « tout laisser crade » n’est pas viable :
1) On considère que c’est un travail qui mérite rémunération et on embauche des gens : c’est la solution que Sudbury Valley School (SVS), par exemple, a adopté. Il faut voir ensuite comment on finance cela. Soit on augmente les frais de scolarité, soit on accepte que le temps des salariés actuels soit en plus grande partie dédié à cela (il y a un arbitrage à faire). Ça dépend des moyens de l’école, et ayant de tout petits moyens et un staff déjà bien overbooké, l’école Dynamique a plutôt opté pour la solution 2 :
2) On retravaille le système de ménage jusqu’à ce qu’il soit efficace, et perçu comme suffisamment juste par l’ensemble des membres. Aujourd’hui, l’école Dynamique a composé des équipes de ménage, chacune dédiée à une zone, avec une certaine flexibilité de se regrouper par affinité. Un responsable du ménage facilite la mise en place des zones, la liste des tâches à faire et la constitution des équipes. Chaque équipe est autonome, et lorsqu’il y a des absents ou quelqu’un qui se sent fatigué un jour, c’est à l’équipe de trouver la solution qui leur convient. Si une tâche de ménage n’est pas faite, c’est l’ensemble de l’équipe qui est tenue responsable, et le CJ sanctionnera tous les membres de l’équipe (habituellement 3, 4 ou 5 personnes). La logique actuelle de l’école est de donner une amende à chacun pour constituer un pot commun et embaucher quelqu’un pour aider au grand ménage de printemps. Du temps peu de temps où j’ai pu observer ce système, ceci dit, le mois avant que je quitte l’école, je n’ai pas le souvenir que le CJ ait donné des amendes. Un collègue me contredira peut-être, et d’ailleurs, le système a changé pas mal de fois, donc il a peut-être même encore changé depuis mon départ. En tous cas, le tout dernier que j’ai observé est clairement le plus efficace et le plus agréable que j’ai vu. Évidemment, chacun de ces choix est discutable et ouvert au changement en discutant avec le responsable ménage, dont la mission est d’assurer l’amélioration continue du système en amenant des propositions en CE, résultant habituellement de ses conversations avec des membres plus-ou-moins frustrés par la situation actuelle, ou avec des perfectionnistes zélés en recherche de toujours-mieux.

 

J’aimerais aussi dire quelque chose qui va te sembler peut-être violent, mais qui à moi me paraît cohérent avec la nécessaire protection de l’école. Il y a plusieurs scénarios qui ne sont pas du même ordre. Le premier, c’est qu’un membre oublie de faire sa tâche, et dans ce cas, il s’arrange avec son équipe, donc aucune transgression n’en résulte. Ils s’arrangent. Un autre est qu’un membre plante son équipe régulièrement, et que ceux-ci considèrent cela comme suffisamment injuste pour l’amener en CJ. Mais voici un rapport de CJ possible, où on passe à un autre niveau de transgression :
A 17h05, X n’a pas commencé à faire sa tâche de ménage. Y, un membre de son équipe, le lui rappelle, et X dit « je vais le faire ». A 17h20, X n’a toujours pas fait sa tâche. Y lui rappelle à nouveau avec l’aide de Z comme témoin, et X les regarde dans les yeux sans leur répondre. Y lui dit « ba je vais devoir faire à ta place alors, mais du coup, ça te va que je dépose une plainte ? ». X continue de le regarder dans les yeux sans lui répondre. Y alors fait la tâche de X.

Dans ce cas, ce n’est pas le fait de « ne pas faire sa tâche de ménage » qui est en jeu, mais un refus délibéré de respecter une règle de l’école. Aussi, en refusant d’accorder un minimum de considération à une personne qui essaie d’en discuter avec toi, c’est un manque de respect envers cette personne. Cet non-considération de l’autre est une forme de violence. Une telle attitude équivaut à une auto-exclusion du groupe, car les fondamentaux de l’école sont en jeu. S’il s’avère que c’est un phénomène récurrent, je n’attendrais pas une troisième fois pour plaider pour une suspension. Pourquoi intégrer cette école en signant son règlement et la pleine adhésion aux règles du jeu ? Il n’y a aucune obligation d’intégrer cette école, donc si on n’en veut pas à ce point, cela n’a aucun sens de rester.

 

Maintenant, j’aimerais réagir sur cet avis en particulier : « cet adulte de l’équipe trouve ça en contradiction avec le fait que chacun peut choisir avec quoi il occupe ses journées. » Ceci est une certaine interprétation de la liberté qui ne me parle pas. Des enfants libres seraient des enfants à qui il ne s’appliquerait aucune obligation ? Donc ok pour des interdits, mais pas d’obligation ? En quoi est-ce si différent ? Pour vivre ensemble de manière viable, nous mettons en place des contraintes qui s’appliquent à tous, justement pour protéger la liberté de chacun au maximum. La liberté n’est pas simplement le fait de faire tout ce qu’on veut de sa vie. La liberté est définie par les limites qu’on lui donne ; la liberté illimitée n’existe pas. En fait, la liberté est vraiment synonyme d’obéissance aux règles (qui, je le rappelle, émanent du CE, qui a le monopole de l’interprétation de ce qu’est « vivre libres et égaux » dans cette communauté). Si l’interprétation d’une personne est opposées à celle du CE, c’est qu’il y a un conflit fondamental au niveau des valeurs.

Bref, un Conseil d’Ecole peut très bien imposer à chacun de ses membres de faire une tâche de ménage sans que ce soit une atteinte à la liberté. C’est juste une organisation possible pour entretenir notre école à tous.

Dans la solution proposée, ce qui me dérange plus particulièrement, c’est cette fâcheuse tendance à catégoriser adultes et enfants, et de donner aux enfants un privilège que les adultes n’auraient pas : l’exemption de faire une tâche de ménage. On m’a parfois prêté un propos « adulte = enfant » ; cela ne veut rien dire, dit ainsi, hors de tout raisonnement. Je ne prétends pas qu’un adulte est la même chose qu’un enfant ; ce serait absurde ; sur de nombreuses choses, nous sommes bien différents. Ce que je soutiens, c’est que dans une école démocratique, ils devraient jouir de droits égaux à ceux des adultes ; l’âge n’est tout simplement pas un critère pour donner plus ou moins de liberté à quelqu’un. Donc le fait qu’on impose arbitrairement aux adultes de faire le ménage du fait de leur âge, je vois cela comme de la pure et simple discrimination, contraire au principe d’égalité, et une dérive (aussi légère soit elle) vers une forme « d’enfant-cratie ». Tout le monde ne serait pas égal dans la réponse aux contraintes imposées par la vie commune ; les enfants auraient des privilèges, et ce serait normal que les adultes soient à leur service. Ce serait justifiable si vous étiez un centre d’accueil pour enfants tétraplégiques, mais de fait, chaque membre est capable de faire sa part pour le ménage de son école.

Peut-être que techniquement, ça reviendrait au même dans les faits, mais si vous en venez finalement à cette solution, et que le staff est partant pour faire tout le ménage nécessaire, je trouverais cela très important de bien faire attention à la logique qui vous a amené à ce choix en Conseil d’Ecole, car cela impactera l’Histoire et donc la culture commune de l’école à long terme. En particulier si c’est sur la base d’un préjugé sur le niveau de conscience collective et de maturité du fait de l’âge, parce que les adultes seraient des personnes capables de prendre les responsabilités afférentes à la vie de l’école alors qu’on doute que les enfants en soient vraiment capables, alors on perpétue une prophétie autoréalisatrice, un précédent qui me paraît dangereux pour la culture d’une école démocratique. Si on dit que des personnes rémunérées s’occuperont du ménage à l’avenir (et on peut entendre cela selon une logique cohérente avec les valeurs de base), alors cool.

Étant personnellement assez attaché à la gratuité quand c’est aussi facile de rendre quelque chose gratuit, je préfère la solution de l’école Dynamique, où les membres s’occupent eux-mêmes du ménage de leur école. Une des heureuses conséquences de cela à l’école Dynamique est que ça nous donne un projet commun en fin de journée et j’ai perçu une claire satisfaction chez une majorité de membres, une fois le ménage fait : « wouah on a fait tout ça en 20 min ! » C’est effectivement impressionnant de voir ce qu’on est capable de faire quand on s’y met tous et que c’est bien organisé. Ceci dit, la solution de SVS ne me poserait aucun problème ; aucune objection bloquante à cela. Si c’était fait à l’école Dynamique, ce serait à condition d’augmenter légèrement les frais de scolarité pour payer quelqu’un, comme à SVS, et non sur le temps du staff existant, car le staff est déjà booké jusqu’aux os.

Les enfants doivent-ils faire le ménage ? Une question plus complexe que ce qu'on pense... bebe-menage1-300x224

Lhistoire de l'affaire... |
BOTELLON, UNE TRADITION CUL... |
Les rubriques de Jazz |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | DES CRIS DANS LE DESERT DES...
| SIMPLE ET FACILE le blog
| Amleto999